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Le réveil des peuples (2)

avril 2011

Les mouvements populaires qui
secouent le Moyen-Orient et le
Nord de l’Afrique attirent à juste
titre l’attention des communistes.
Dans deux pays, Tunisie et Égypte,
les figures tutélaires de la bourgeoisie
compradore vendue à l’impérialisme,
corrompues jusqu’à la
moelle, ont dû s’enfuir. L’évolution
au Bahreïn, au Yémen, en Jordanie,
pourrait prendre le même chemin.
Gardons-nous de vendre la
peau de l’ours avant de l’avoir tué ;
cependant, on ne saurait sousestimer
la victoire obtenue par les
mouvements en Tunisie et en
Égypte, quels que soient les évènements
à venir.

Au-delà des spécificités locales et de
la manière dont les moyens d’information
rendent compte de ce qui se passe,
on peut distinguer des traits communs.

Tout d’abord, la force du mouvement
populaire s’est exprimée dans des pays
où la domination impérialiste était
complète : depuis la mort de Nasser, la
bourgeoisie égyptienne et la bureaucratie
militaire qui en est issue
(particulièrement dans l’armée de l’air),
sont devenues le relais de la politique
de Washington, s’acoquinant de manière
indécente avec les colonialistes
israéliens, leur servant de supplétif à
l’occasion. Dans un pays où le sentiment
nationaliste anticolonialiste est
très fort, cela contribuait à l’isolement
du régime. En Tunisie, et ce depuis
l’indépendance formelle sous la férule
de Bourguiba, le régime était tout autant
un rouage de la domination impérialiste,
avec un glissement accentué
vers l’impérialisme américain depuis
l’accession de Ben Ali.

Le deuxième trait commun, c’est le
caractère socialement très large des
mouvements populaires, mobilisant y
compris la paysannerie, la petite et
moyenne bourgeoisie et les couches
moyennes, dont la situation s’est considérablement
dégradée. Mais c’est surtout
le caractère massif de l’entrée dans
la lutte de la classe ouvrière. C’était
immédiatement perceptible en Tunisie,
où les régions et fédérations de
l’UGTT, contre la direction nationale,
se sont lancées dans la bataille ; mais
aussi en Égypte, où le mouvement ouvrier
n’a pas d’instrument de classe
représentatif. Dès le début, le mouvement
a été marqué par des grèves puissantes
qui ont posé la question de l’organisation.
Mais, et c’est une claire
manifestation de la conscience de
classe, dans les deux pays les travailleurs
en lutte ont lié (et continuent de le
faire) la lutte pour les revendications
économiques et la lutte pour les objectifs
démocratiques généraux : liberté
d’expression et d’organisation, renversement
des dictateurs, libération des
prisonniers politiques, abolition des
constitutions et revendications de démocratisation,
lutte contre la corruption.
Les partis communistes ont pris
leur place dans la bataille. L’islamisme,
dont on nous rebat les oreilles, s’est
trouvé marginalisé en Tunisie : c’est le
drapeau national qui était brandi par les
masses, les femmes étaient très présentes,
les mots d’ordre exprimaient les
revendications démocratiques ; en
Égypte, les partis se réclamant de la
religion, y compris les Frères musulmans,
ont dû se répandre en engagements
démocratiques. Il faut souligner
qu’au Yémen, au Bahreïn et en Jordanie,
on retrouve les mêmes caractéristiques,
et dans les deux premiers pays,
soulignons la puissance de partis révolutionnaires
où s’organisent les communistes.
Les succès populaires des
peuples d’Égypte et de Tunisie font la
joie de tous les peuples, et sont source
d’optimisme pour les peuples arabes,
bafoués par l’impérialisme, le sionisme
et la réaction. Nous sommes en présence
de mouvements révolutionnaires
nationaux-démocratiques, qui en sont à
leur début, même en Égypte et en Tunisie.

Ces révolutions sont nationales-démocratiques,
parce qu’elles expriment
en premier lieu la volonté de se
libérer de l’impérialisme et des représentants
de la bourgeoisie compradore.
Mais contrairement aux années cinquante,
le caractère démocratique est
plus fort aujourd’hui : ce sont les masses
qui sont dans la rue et qui veulent
imposer leurs décisions et non celles
des militaires, même progressistes,
utilisant le populisme pour souder la
bourgeoisie et le mouvement populaire.
On assiste à l’auto-organisation des
couches populaires qui renforcent le
mouvement et la revendication de souveraineté,
et incluent le rejet des solutions
économiques du FMI et de la
Banque mondiale, approfondissant le
caractère anti-impérialiste du mouvement
révolutionnaire.

C’est d’ailleurs ce dernier aspect qui
rend fragile la révolution nationale en
Libye initiée en 1969 (sous la direction
de Kadhafi), qui après avoir remporté
de grands succès, s’est peu à peu soumise
aux injonctions impérialistes.
L’impérialisme états-unien et l’Union
Européenne ont bien compris (le gouvernement
français, quant à lui, largement
en retard) ce qu’il en était, poussant
leurs domestiques à partir, se prononçant
pour la confiscation de leurs
biens à l’étranger, de manière à limiter
l’amplification et l’approfondissement
du mouvement, selon la formule
« changer un peu pour que rien ne
change ».

Mais ni en Tunisie, ni en Égypte, le
peuple n’est prêt à se contenter de ce
qui a été obtenu. Le maintien des anciens
partisans du pouvoir (en Égypte,
seul Moubarak et sa famille sont partis,
tout le reste demeure, et les menaces se
multiplient face à l’extension des grèves),
les manoeuvres politiques destinées
à rendre les régimes plus présentables
institutionnellement, le maintien
des engagements internationaux, tout
cela laisse à réaliser les tâches nationales-
démocratiques. L’extension du
mouvement dans les autres pays arabes
ne peut que consolider les positions des
révolutions tunisiennes et égyptiennes.

Les peuples frères du monde arabe, les
communistes de ces pays, peuvent
compter sur la solidarité de classe des
communistes-révolutionnaires de
France dans ce combat qui traduit la
résurgence, dans un contexte nouveau,
du mouvement de libération nationale.

Maurice Cukierman